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  • Alex Bellemare

Esthétiques du tourisme

Mis à jour : 24 août 2018

Lieux et mémoire du voyage

Portrait de Jacques Cartier, Théophile Hamel, 1844.

L’Oreille tendue, dans une série de billets dressant le bilan de ses récentes escapades vacancières, reprend une interrogation radicale du Notulographe, concernant la fonction et/ou l’absurdité du voyage : « Et où passer de meilleures vacances que chez soi ? »


L’expérience du voyage, donc. Ou plus précisément, du tourisme.


Dans Sociologie du tourisme, Saskia Cousin et Bertrand Réau signalent que


« [l’]invention du tourisme s’inscrit dans les transformations des sociétés européennes de la fin du XVIIe siècle. Dès son origine, c’est aussi une pratique distinctive qui permet le renouvellement des formes de sociabilités et des pratiques culturelles. À partir du XIXe siècle, les recompositions sociales de l’organisation du temps des différents groupes sociaux, les progrès techniques dans les transports, la création de stations plus modestes redéfinissent le statut du “touriste”. En se diffusant, le tourisme perd en quelque sorte ses lettres de noblesse ; il s’organise et se politise, à travers les associations et les régions. Pour les élites locales, il devient un enjeu de reconnaissance et de valorisation des traditions ou des monuments. »

Cette façon de penser le tourisme, entendu comme une pratique économique sanctifiant la collection de souvenirs (le plus souvent matériels ou visuels), a été passablement mise de côté par la récente campagne publicitaire de Tourisme Saguenay-Lac-St-Jean, pour y privilégier, plutôt, une perspective résolument expérientielle.



La publicité est souvent un espace de conventions, où les lieux communs et les stéréotypes foisonnent. Ici, dans la narration plaquée sur l’image, nulle trace de ce qui constitue d’ordinaire l’appel irrésistible du territoire : nous ne sommes pas dans une logique de l’accumulation de paysages et de l’abondance d’activités. Au contraire, ce qui est valorisé — cela est d’autant plus net dans la version anglaise de la publicité — est l’extraordinaire des lieux, la mémoire forgée par le territoire, le pur plaisir du terrain. Le voyage, dans cette dynamique, c’est d’abord et surtout une expérience spatiale.


Pourquoi voyage-t-on ? Pour toutes sortes de raisons : découvrir, se perdre, explorer, rêver, fuir, se reposer, etc. Dans cette publicité, on insiste volontiers sur la dimension physique et relationnelle du voyage :


« On traverse le paysage, et on se fait plaisir chacun à sa façon. Les lieux sont aussi des liens. Ils deviennent notre mémoire. »

Il fait bon de savoir qu’il reste encore quelque chose d’à peu près non marchandisable dans la pratique contemporaine de la mobilité : il s’agit non seulement d’arpenter un « espace autre », mais d’y associer un « temps autre ». Le voyage est alors conçu comme une expérience totale, fusionnant, dans la sensibilité du touriste, le spatial et le temporel.



Page titre, « Brief recit », Jacques Cartier.

Probablement sans le savoir, les publicitaires ont repris ici un topos du voyage classique, qu’utilisait déjà Jacques Cartier dans son Brief recit (qui fait notamment la promotion des richesses du Royaume de Saguenay) :


« […] le prince d’iceulx philozophes a laissé parmi ses escriptures ung brief mot de grande consequence qui dit que experientia est rerum magistra. »

« L’expérience est la maîtresse des choses. » Voilà qui a fondé un imaginaire du voyage, basé sur la consommation du territoire et la production de la mémoire, qui n’est pas près de disparaître.


SOURCES : Jacques Cartier, « Épître préliminaire dédiée AU ROY Très Chestien François Ier », dans Brief recit, et succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelage, et Saguenay, Paris, 1545.


Saskia Cousin et Bertrand Réau, Sociologie du tourisme, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2009, p. 7.

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