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  • Alex Bellemare

Le regard de l'Autre

Le baron de Lahontan rencontre Robert Lepage


Gravure, dans Voyages dans L'Amerique Septentrionale (1728) du baron de Lahontan.

Parmi les très, très nombreux discours sur l’appropriation culturelle qui ont circulé dans l’espace médiatique depuis ce qu’il convient de nommer « l’affaire Robert Lepage », il me semble qu’une voix n’a pas encore été pleinement entendue. Il s’agit de celle, méconnue mais importante, du baron de Lahontan. Dans ses Dialogues avec un Sauvage, publiés entre 1702 et 1703, Lahontan — un petit noble de province, en marge des riches et des puissants qui lui sont contemporains — utilise un procédé stylistique qui, sans être parfaitement novateur à l’époque, est symptomatique d’une période que l’historien des idées Paul Hazard a définie comme la « crise de la conscience européenne ». Ce procédé, mille fois réutilisé depuis, est le relativisme culturel, qu’on peut décrire, en faisant court, comme une sorte de filtre permettant de penser, sans l’a priori de sa position privilégiée, la diversité des moeurs, des religions et des façons de penser.


Au début du XVIIIe siècle, ce procédé, qui n’est pas encore de saison, consiste surtout à se placer, plus ou moins arbitrairement, dans l’oeil de l’Autre, afin de voir sa propre société telle que l’étranger pourrait la percevoir et se la représenter, comme s’il s’agissait d’un regard neuf porté sur soi-même, mais par le biais des yeux d’autrui. C’est certainement Montesquieu, avec ses Lettres persanes (1721), qui a produit l’oeuvre la plus marquante et la plus représentative de ce regard philosophiquement décalé et culturellement décentré, qui déplace et relativise l’appréhension de l’ici et de l’ailleurs. Mais revenons à Lahontan et à ses Dialogues, qui ont durablement façonné une certaine image de l’Amérique.


Frontispice des Nouveaux Voyages et des Mémoires (1703) du baron de Lahontan.

L’histoire a surtout retenu des Dialogues sa charge contestataire, sa critique acerbe du colonialisme français et sa déconstruction des valeurs politiques et sociales de l’Europe. Les Dialogues sont un échange verbal imaginaire entre Lahontan (qui représente fictivement l’intérêt des Français) et Adario (un chef huron, qui est le porte-parole de la culture amérindienne), et sont divisés en cinq blocs : la religion, les lois, le bonheur, la médecine et le mariage. Même si les noms des interlocuteurs s’ancrent dans une certaine forme de réalisme historique (Adario serait l’anagramme partielle du chef huron Kondiaronk), il serait bien sûr erroné de faire des Dialogues une oeuvre historique : ils s’inscrivent plutôt dans la lignée des entretiens philosophiques classiques, qui opposent deux personnages servant de porte-voix à des conceptions du monde radicalement antinomiques.


Le premier entretien, concernant la religion, brosse le portrait de Lahontan (le personnage), qui se place sous le signe de l’intolérance, du mépris et de l’arrogance :


« La Religion Chrêtienne est celle que les hommes doivent professer pour aller au Ciel. Dieu a permis qu’on découvrît l’Amérique, voulant sauver tous les peuples qui suivront les Loix du Christianisme ; il a voulu que l’Evangile fût prêché à ta Nation, afin de luy montrer le véritable chemin du paradis, qui est l’heureux séjour des bonnes Ames. Il est dommage que tu ne veuilles pas profiter des graces & des talens que Dieu t’a donné. La vie est courte, nous sommes incertains de l’heure de notre mort ; le temps est cher ; éclairci toi donc des grandes Vérités du Christianisme, afin de l’embrasser au plus vite, en regrétant les jours que tu as passé dans l’ignorance, sans culte, sans religion, & sans la connoisssance du vray Dieu. »

Ces premiers mots, rêches et sévères, sont le miroir d’une certaine manière de concevoir l’Amérique au XVIIIe siècle. Pourtant, au bout des cinq sujets qui constituent les Dialogues, les rôles se bousculent et s’inversent : Adario, faisant l’usage actif de sa raison, finira par convaincre philosophiquement Lahontan de changer de système de pensée, d’abandonner la suprématie qu’il s’imagine détenir sur les autres peuples et de réviser ses préjugés profondément ethnocentriques.


Dans l’univers des discours du XVIIIe siècle, Lahontan est l’un des rares auteurs-explorateurs à placer l’Amérindien dans une comparaison avantageuse, concrétisant, à la façon de Montaigne, le mythe du « bon Sauvage », du philosophe pur qu’aucune civilisation n’a corrompu. Il reste néanmoins que les Dialogues sont une oeuvre eurocentriste, dans la mesure où l’Amérindien est le plus souvent instrumentalisé pour critiquer les tares de la société européenne. Évidemment, il serait absurde (ou historiquement équivoque) de faire le procès de Lahontan avec les concepts et les sensibilités d’aujourd’hui, s’agissant de sa façon d’imaginer et de construire la figure de l’Amérindien. Cependant, ses contemporains l’ont fait, et durement : Lahontan, après ses séjours en Amérique, finira sa vie dans l’errance, craignant la prison s’il retournait dans sa patrie. Ses textes, notamment des chansons burlesques qu’il écrit contre son supérieur immédiat (Lahontan est un jeune officier prometteur dans la colonie, mais difficile), lui ont permis d’obtenir une relative notoriété et des promesses d’emprisonnement.


Kanata, répétitions août 2016, crédit David Leclerc.

Avec Kanata, Robert Lepage participe du même phénomène : prendre la place de l’Autre, s’interroger sur les manières de vivre l’altérité et de négocier les différences culturelles. Est-ce condamnable, sur le plan esthétique ? Pas le moindrement du monde. Ce que les opposants à Kanata reprochaient à Robert Lepage était surtout de l’ordre de l’énonciation (politique) : qui peut parler des autochtones, sinon eux-mêmes ? Sur le plan politique, donc, cette question est bien plus trouble, et beaucoup plus difficile à résoudre. Le débat ouvert par l’annulation de Kanata, polémique qui mélange souvent dans l’indistinction art et politique, esthétique et histoire, pose au fond la question de la centralité (occidentale) du regard sur l’Autre. Autrement dit, le relativisme culturel, alors conçu comme une forme occidentale d’impérialisme énonciatif, est-il encore un filtre convenable pour représenter et dire l’expérience de l’altérité ?


Quel lien existe-t-il entre le baron de Lahontan et Robert Lepage, que plus de trois cents ans séparent ? Sans doute que le dialogue, comme forme littéraire, certes, mais aussi et plus généralement comme métaphore du rapport à l’Autre, est plus que jamais nécessaire.


SOURCE : Lahontan, Dialogues avec un Sauvage (édit. Réal Ouellet), Montréal, Lux Éditeur, 2010 [1702-1703], p. 64.