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  • Alex Bellemare

Paysages en lutte

Mis à jour : 15 janv 2019

Pugilats syndicaux et sacre du pouvoir dans Querelle de Roberval


Le paratexte de Querelle de Roberval, deuxième ouvrage signé Kevin Lambert, inscrit le roman dans la catégorie, étonnante mais résolument engagée, de la « fiction syndicale ». En effet, on suit les multiples tribulations d’une bande de grévistes de Roberval, qui s’opposent au patron intraitable de la Science du Lac inc., machine à bois dans laquelle ils survivent, tant bien que mal, en dépit de rudes conditions de travail.


Qu’est-ce qu’une fiction syndicale ? Un contenu, d’abord : une opposition, évidemment marquée, entre patrons et travailleurs, entre discours de gauche et opinion publique, entre très riches et très pauvres. Une forme métissée, par ailleurs : Querelle de Roberval est structuré en six parties d'inégale ampleur — « Prologue », « Parodos », « Stasimon », « Kommos », « Exodos », « Épilogue » —, qui correspondent à l’organisation typique de la tragédie ancienne, et qui souscrivent plus ou moins lâchement aux principes aristotéliciens qui régentent l’architecture tragique.


Le télescopage entre roman et tragédie, entre fiction syndicale et poésie dramatique est intéressant pour au moins deux raisons. D’une part, la vaste région du Saguenay-Lac-Saint-Jean devient, par ce voisinage formel, une scène de théâtre, où se joue un conflit entre deux parties courroucées, dont les positions sont si tranchées qu’aucun dialogue constructif et continu ne semble possible. Les actions d’un camp comme de l’autre sont performatives, elles sont de l’ordre du spectaculaire, elles visent l’affectif : on empoisonne des cafés, on brûle des maisons, on saccage la scierie, on commet des crimes infâmes. La lutte est dans les extrêmes, et transcende le domaine du travail : on s’en veut à mort. D’autre part, à l’image de la tragédie, la fiction syndicale met en contraste deux états de civilisation incompatibles, deux conceptions contraires du monde : d’un côté, l’empire toujours plus grandiose du patronat ; de l’autre, le triomphe tranquille des travailleurs. Seule une victoire décisive de l’un sur l’autre permettra une résolution.


Dans le dernier chapitre de la section « Parodos », qui porte le titre « Optimisation des installations », la voix narrative, la plupart du temps discrète, se dévoile et s’affirme, alors que le narrateur annonce, avec pompe et ironie, qu’« il faut maintenant dire le vrai ». La fiction se fissure, le commentaire s’y immisce, le vrai et le faux s’entrechoquent. Alors que les pages précédant ces aveux traitent, pour l’essentiel, des vicissitudes des syndicalistes, le narrateur déclare pourtant être du côté des patrons :


« Je — Kevin Lambert, auteur de cette bien modeste fantaisie — prends ici même, en page 179, position sans ambiguïté pour le patronat et contre la bassesse des grévistes, que je me suis efforcé de décrire le plus fidèlement possible dans les pages précédentes et dans celles qui suivent. »

Pourquoi une telle prise de position, aussi soudaine qu’exaltée ? Parce que le patronat a façonné le paysage du Québec, parce qu’il a créé ses régions de toutes pièces, parce qu’il a déterminé l’économie de tout un peuple, qui devrait saluer ses efforts plutôt que de freiner ses ambitions, à grands coups de grèves et de revendications impures :


« Des régions comme celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean n’existeraient pas sans des compagnies visionnaires qui ont su tirer le meilleur des ressources du territoire. Ce sont d’abord des intérêts privés qui ont défriché les denses forêts, établi les voies de circulation permettant l’accès à ces régions encore hors de la civilisation. N’est-ce pas de travailleurs, d’employés et de contremaîtres que se sont d’abord peuplé ces espaces ? Demeurant seuls dans des campements isolés, ce sont ces hommes vaillants et courageux qui, en résistant à la dureté de la vie recluse, ont fait le pays. »

L’histoire du Québec serait l’invention de compagnies audacieuses, qui ont su bâtir des villages dans des lieux inhospitaliers, qui ont installé des communautés dans un climat brutal, peu accueillant, rétif à l’installation durable. Plus généralement, l’argument (revendicateur) du narrateur engagé se décompose comme suit : si les compagnies privées ont construit l’histoire et la culture du Québec, alors il est absurde et antipatriotique de s’opposer à leur force motrice.


Hélène Beck, Hiver à Sainte-Rose-du-Nord.

La géographie syndicale arpentée par Querelle de Roberval montre des inégalités sociales, des injustices politiques, elle définit des lieux de pouvoir et d’oppression. Les espaces ainsi levés sur la carte du Saguenay-Lac-Saint-Jean obéissent à un clivage, à une différenciation : les riches d’un côté, les mal nantis de l’autre. Ces découpages sont l’œuvre du territoire même, en raison des ressources abondantes qu’il recèle ; ils sont des conséquences logiques, bien qu’inéquitables, de l’exploitation acharnée de la nature.


Les syndiqués, outrés de se faire abuser depuis des générations, déploient énergies et efforts pour contrer la toute-puissance de l’industrie, ils portent une cause humaine, qui les dépasse, une cause politique qui met en opposition deux idéologies ennemies : l’abondance (des patrons) et la survivance (des grévistes). Pour faire le pays, pour construire la civilisation, la logique capitaliste prévoit des espaces clairement délimités, et des catégories d’individus tout aussi rigoureusement circonscrites : cette forme d’équilibre ne peut pas être défaite sans le concours de circonstances extraordinaires, car tragiques.


Dans Querelle de Roberval, ce sont ces deux mondes qui s’affrontent : la tragédie syndicale et l’histoire des régions québécoises sont superposées, histoire tragique dont le dénouement macabre donne la pleine mesure du pouvoir ancré des institutions et des maigres moyens que peuvent utiliser des grévistes dépassés par l’hypertrophie d’un conflit qu’ils maîtrisent mal. Le décor du Saguenay-Lac-Saint-Jean a une fonction bien plus grande que son vague exotisme régional : il est une scène où sont définies des manières de façonner et de dessiner le monde, qui font la part, forcément inégale, entre les vainqueurs et les exclus.


SOURCE : Kevin Lambert, Querelle de Roberval, Montréal, Héliotrope, 2018, p. 179, p. 180.